Livre des Métamorphoses d’Ovide, dans la grande tradition d'Hermès. Iolaüs (IX, 394-417) Tandis qu’Iole raconte le triste destin de sa soeur ; tandis qu’Alcmène essuie avec son pouce les larmes de la fille d’Eurytus, et qu’elle pleure elle-même en l’écoutant, un prodige nouveau les étonne et dissipe leur tristesse. lolas s’offre à leurs yeux sous les traits qu’il eut dans son jeune âge ; à peine un léger duvet ombrage son menton : il a retrouvé la fraîcheur et les charmes de ses premiers ans. C’était un don qu’avait obtenu pour son ami Hercule, nouvel époux d’Hébé ; et tandis que la fille de Junon veut jurer qu’elle n’accordera plus de semblables bienfaits, Thémis l’arrête, et lui dit : "Déjà dans les murs thébains s’allume une guerre cruelle. L’orgueilleux Capanée ne sera vaincu que par les foudres de Jupiter. Deux frères divisés périront l’un par l’autre égorgés. Amphiaraüs, devin célèbre, descendra vivant dans le séjour des ombres. Son fils, pieusement parricide, vengera sa mort, en plongeant un glaive impie dans les flancs maternels. Épouvanté de son crime, privé de sa raison et de sa patrie, poursuivi par les Furies et par l’ombre de sa mère, il sera errant et vagabond jusqu’à ce que la fille d’Achéloüs, Callirhoé, sa nouvelle compagne, lui demande le collier d’or de sa première épouse : alors les fils de Phégée laveront dans son sang l’injure de leur soeur ; et, voulant hâter le jour de la vengeance, Callirhoé suppliera le puissant Jupiter d’avancer l’âge de ses enfants. Sensible à ses cris, Jupiter vous ordonnera d’exaucer sa prière, et ses fils deviendront, par vous, hommes avant le temps." Livre des Métamorphoses d’Ovide : Byblis et Caunus (IX, 418-665) Tandis que Thémis, qui connaît l’avenir, annonce ses oracles, un murmure confus s’élève dans l’assemblée des dieux. Ils demandent pourquoi les dons de la jeunesse ne seraient plus rendus à d’autres mortels déjà vieux, et chers à leur amour. L’Aurore gémit de la vieillesse de Tithon. Cérès se plaint de voir blanchir la tête de Iasion ; Vulcain demande que son fils Érichthon recommence une nouvelle vie. Vénus même s’inquiète dans l’avenir, et voudrait qu’Anchise vieilli revint au printemps de ses jours. Il n’est point de dieu qui ne s’intéresse au sort de quelques mortels. Le trouble augmente, et la sédition allait croissant dans le murmure, quand Jupiter fait entendre sa voix : "Si vous respectez encore ma puissance, à quels excès vous laissez-vous emporter! Qui de vous, à son gré, prétendrait asservir le Destin? C’est par lui seul que d’Iolaüs les ans se renouvellent. C’est à lui seul que les fils de Callirhoé devront de passer soudain de l’enfance à la force de l’âge. Cette double faveur ne peut être obtenue ni par l’ambition, ni par la force des armes. Immortels, le Destin suprême vous soumet à son empire, et ce qui doit étouffer vos murmures, il m’a soumis moi-même à ses décrets absolus. Si je pouvais les changer, la vieillesse pesante cesserait de courber mon fils Éaque. Rhadamante retrouverait son jeune âge ; et Minos, dont la vieillesse affaiblit le pouvoir, verrait refleurir son règne avec sa vie." Il dit, et le calme renaît dans l’Olympe. Les dieux cessent de se plaindre en voyant Rhadamante, Éaque, et Minos près de succomber sous le fardeau des ans. Minos, qui jadis, dans la force de l’âge, avait rendu son nom redoutable à l’univers, alors accablé de vieillesse, tremblait devant le jeune fils de Déioné, l’audacieux Milet, qui, fier d’avoir Apollon pour père, envahissait les provinces de Crète, sans qu’on osât lui résister. Ce fut toi-même, Milet, qui renonças à tes conquêtes. Tes rapides vaisseaux fendirent la mer Égée, et tu fondas en Asie une ville qui porte ton nom. C’est là que tu vis la fille du Méandre, Cyanée, qui suivait en se promenant les détours de son père. Tu aimas cette Nymphe célèbre par sa beauté, et, le même jour, de votre amour naquirent Byblis et Caunus. Que l’exemple de Byblis apprenne à fuir des feux illégitimes. Byblis aima Caunus comme une amante et non comme une soeur. D’abord elle ne soupçonne point cette ardeur criminelle. Elle croit innocents les baisers que souvent elle donne. Elle presse, sans défiance, son frère dans ses bras. Elle n’attribue qu’à l’amitié trompeuse les tendres transports qu’elle éprouve. Mais insensiblement son amour croît et se révèle. C’est pour Caunus qu’elle se pare ; elle désire trop de paraître belle à ses yeux. Si elle voit à ses côtés une beauté qui puisse l’emporter sur elle, soudain elle éprouve un déplaisir jaloux ; mais la cause de ce déplaisir lui est encore inconnue. Elle ne forme aucun désir, et cependant un feu secret la dévore. Déjàelle aime à nommer Caunus son maître ; elle hait les noms du sang qui les unit ; et Caunus en l’appelant Byblis lui plaît davantage qu’en l’appelant sa soeur. Toutefois, tandis qu’elle veille, elle n’ose souiller son âme de pensers criminels ; mais pendant la nuit, livrée aux illusions du sommeil, elle voit souvent l’objet qu’elle adore ; elle croit unir son sein au sein de son amant. Elle dort, et pourtant, dans l’erreur d’un songe, elle rougit encore. Le sommeil fuit enfin de sa couche : elle se tait longtemps. Elle cherche à se rappeler l’image qui séduisait ses sens, et dans le trouble qui l’agite, elle laisse éclater en ces mots ses douloureux ennuis : "Malheureuse Byblis ! que me présagent ces trompeuses illusions de la nuit ? pourquoi ces rêves que je craindrais de voir réalisés ? Quelle que soit la beauté de Caunus, le désir est un crime. Caunus me plaît pourtant, et, s’il n’était mon frère, je pourrais l’aimer ; il serait digne de moi. Pourquoi suis-je sa soeur ! Ah ! du moins, pourvu que ce dangereux délire, tant que je veille, ne trouble point ma raison, que le sommeil m’offre souvent ces illusions trop chères ! Un songe est sans témoins mais il n’est pas sans volupté. " Ô Vénus ! ô Amour ! quels doux transports ravissaient tous mes sens ! quel délire agitait mon âme ! dans quel tendre abandon il me semblait cesser de vivre ! Ô souvenir délicieux ! illusions trop rapides ! nuit sitôt écoulée, et jalouse de monbonheur ! Que ne puis-je, changeant de nom, ô Caunus, unir à toi ma destinée ! Qu’il me serait doux d’être la bru de ton père ! qu’il me serait doux de te voir gendre du mien ! Plût aux dieux que tout nous fût commun, tout, excepté la naissance ! Je te voudrais né d’un sang plus illustre que moi. Je ne sais quelle mortelle te devra le bonheur d’être mère ; mais moi, qu’un sort funeste a fait naître ta soeur, je n’aurai dans toi qu’un frère ; nous n’aurons de commun que ce qui pour jamais nous sépare. "Que signifient donc ces visions mensongères de la nuit ? quelle confiance dois-je ajouter à des songes ? les songes annoncent-ils quelques présages aux mortels ? Les dieux sont plus heureux. Les dieux du moins peuvent aimer leurs soeurs. Opis partage le lit de Saturne, son frère ; Téthys, soeur de l’Océan, est aussi son épouse ; et le souverain des dieux, le grand Jupiter, frère de Junon, a pu s’unir à elle par des noeuds légitimes. Mais les dieux ont leurs privilèges ; et sur leur exemple les mortels ne peuvent régler leurs penchants. Étouffons donc une ardeur criminelle ; ou bien, ne pouvant la vaincre, mourons avant que d’être plus coupable. Que le tombeau soit mon lit nuptial ; et que mon frère m’y donne son dernier adieu et ses derniers baisers. "Après tout, notre union exigerait le consentement de tous deux ; et supposons que je la désire, elle paraîtrait peut-être un crime à mon frère. Cependant les fils d’Éole n’ont pas craint d’épouser leurs soeurs. Mais, que dis-je ? devrais-je connaître et citer ces exemples ? où me laissé-je emporter ? Feux impurs, éloignez-vous ! Aimons Caunus, mais comme on aime un frère. Si pourtant, le premier, il eût conçu le désir de me plaire, peut-être aurais-je été sensible à son amour. Pourquoi donc craindrais-je de lui faire un aveu que j’aurais favorablement écouté moi-même ? Mais quoi ! pourras-tu parler ? pourras-tu déclarer ta flamme ? Oui, l’amour m’y contraint ; je parlerai, j’en aurai le courage : ou si la honte retient ma voix, une lettre dira mon secret." Byblis s’arrête à cette pensée, qui fixe son esprit incertain ; elle se relève sur son lit, et s’appuyant sur son bras gauche : "Il le saura, dit-elle ; apprenons-lui mon amour insensé. Hélas ! que vais-je entreprendre ? et quelle flamme brûle dans mon sein ?" Elle saisit un stylet, elle tient des tablettes de cire. Elle commence et trace d’une main tremblante un difficile aveu. Elle hésite, elle écrit, et condamne ce qu’elle vient d’écrire. Elle relit, efface, change, approuve, et désapprouve ; elle prend, rejette, et reprend ses tablettes. Elle ignore ce qu’elle veut ; elle craint ce qu’elle souhaite. Sur son front, les feux d’une passion ardente se mêlent à l’incarnat de la pudeur. Elle avait écrit le nom de soeur ; elle le voit, l’efface, et le billet fatal, ainsi corrigé, est conçu en ces mots : "L’amante qui t’adresse des voeux pour ton bonheur ne peut être heureuse que par toi. Je rougis, et je crains de tracer mon nom. Et si tu demandes ce que je désire, je voudrais taire ce nom, et dire mon amour. Je voudrais que mes voeux fussent exaucés avant de te nommer Byblis. Tu n’as que trop pu connaître la blessure de mon coeur. Ma langueur, ma pâleur, ma figure, mes yeux humides de larmes, mes soupirs, mes embrassements si fréquents et si doux, qui dans une soeur trahissaient une amante, tout a dû te parler de mon amour. Cependant, quoique la plaie de mon coeur soit profonde, quoiqu’une flamme secrète le consume, j’en atteste les dieux, j’ai tout fait pour dompter cette flamme. Malheureuse ! j’ai longtemps combattu. J’ai voulu repousser ses traits trop violents. Ah ! crois que ma résistance a surpassé ce qu’on pouvait attendre de la faiblesse de mon sexe. Je suis réduite à m’avouer vaincue. J’implore ton secours ; je t’adresse mes timides voeux. Seul, tu peux perdre ou sauver une amante infortunée. Choisis : ce n’est point une ennemie qui te prie ; c’est celle qui déjà unie à toi par le sang, désire l’être encore par des noeuds plus chers à son amour. "Laissons à la vieillesse la science des devoirs : qu’elle recherche ce qui est permis, ce qui est crime et ce qui ne l’est pas ; qu’elle observe exactement ce que les lois prescrivent. L’amour et tout ce qu’il peut oser conviennent à notre âge. Nous ignorons encore ce qui est légitime : croyons que tout l’est pour nous, et suivons l’exemple des dieux. "Surveillance de nos parents, soin de notre renommée, aucune crainte ne peut nous arrêter. Observons-nous, nous n’aurons rien à craindre. Sous le voile de l’amitié fraternelle nous cacherons les doux larcins de l’amour. J’ai la liberté de te parler en secret. Nous pouvons nous embrasser, nous donner publiquement les baisers les plus tendres, que manque-t-il encore à mon bonheur ? Ah ! prends pitié de celle qui t’aime, qui ose te le dire, et qui aurait retenu cet aveu, si Vénus tout entière ne s’était attachée à vaincre ses sens et sa raison. Prends garde enfin qu’on ne t’accuse d’avoir voulu ma mort." Telle est sa lettre. Sa main ne s’arrête que lorsque les tablettes sont remplies ; et sur la marge encore elle trace une dernière ligne. Soudain avec son anneau elle scelle son crime ; elle mouille l’empreinte de ses pleurs ; car sa langue est brûlante et desséchée. Elle appelle en rougissant un de ses esclaves, et d’une voix tremblante : "Viens, esclave fidèle, prends et porte ces tablettes..." Elle hésite, et, après un long silence, elle ajoute, "À mon frère.". En lui donnant cette lettre, elle échappe à sa main ; ce présage l’effraie ; elle envoie cependant cette lettre fatale. L’esclave saisit un moment favorable, et la remet à Caunus. Il lit, frémit de colère, et, sans l’achever, jette cet écrit. À peine retient-il sa main levée sur l’esclave tremblant : "Fuis, dit-il, tandis qu’il en est temps, ministre coupable d’un odieux amour. Si ta mort n’entraînait avec elle la honte de ma maison, ta mort eût déjà été le prix de ton audace". L’esclave fuit épouvanté. Il rapporte à Byblis cette réponse cruelle. Byblis pâlit en l’écoutant. Un froid glacé s’empare de son sein. Bientôt en retrouvant l’usage de ses sens, elle a repris ses fureurs, et sa bouche laisse échapper ces mots qu’interrompent ses soupirs et sa douleur : "Je l’ai bien mérité. Imprudente ! devais-je faire connaître de mon coeur la fatale blessure ? devais-je me hâter de confier àdes tablettes un secret qu’il eût fallu garder ? J’aurais dû, par des mots ambigus, interroger avec art le coeur de Caunus. Il fallait, comme le pilote, consulter les vents, pour voguer sur une mère sans orages. Mais j’ai livré témérairement ma voile à des vents inconnus ; et maintenant emportée à travers les écueils, triste jouet des flots, sur le vaste Océan, mon oeil cherche en vain le rivage ; il n’en est plus pour moi. Mon malheur ne m’était-il pas annoncé par de sinistres présages ? ces tablettes échappées à mes tremblantes mains, quand je les livrais à l’esclave, ne m’apprenaient-elles pas que mes espérances seraient trompées ; que je devais changer de jour, ou plutôt de dessein ? De dessein ! non, mais j’aurais dû choisir un jour plus favorable. Un dieu lui-même m’avertissait ; il me donnait des présages certains ; mais j’étais emportée par un funeste égarement. "Je devais parler moi-même, et ne pas confier mes sentiments à de froides tablettes. Je devais aller trouver Caunus, et faire en sa présence éclater mon amour. Il eût vu mes larmes, il eût vu les traits de son amante. Ma bouche eût été plus éloquente qu’une lettre, interprète muet. J’aurais pu, malgré lui, l’enlacer dans mes bras, embrasser ses genoux, à ses pieds prosternée lui demander la vie ; et, s’il m’avait repoussée, lui faire craindre de me voir expirer à ses yeux. J’aurais tout fait enfin pour triompher de ce coeur insensible, et s’il eût résisté à quelques uns de mes transports, il eût été vaincu par tous ensemble. "Peut-être aussi, en me servant l’esclave aura manqué d’adresse. Il n’aura pas su l’aborder à propos ; il aura pris l’instant où Caunus n’avait ni assez de loisir, ni l’esprit assez libre. Voilà sans doute ce qui m’a nui ; car Caunus n’a pas été porté dans les flancs d’une tigresse. Il n’a pas sucé le lait d’une lionne. Il n’a pas un coeur de fer, de roc, de diamant. Je pourrai le toucher, je le crois. Poursuivons mon dessein. Je ne l’abandonnerai qu’avec ma vie. J’aurais dû sans doute ne pas l’entreprendre ; mais puisqu’en vain je voudrais rappeler le passé, je dois maintenant achever ce que j’ai commencé ; et quand même j’y renoncerais, pourrais-je espérer de faire oublier ce que j’osai prétendre ? En abandonnant mon dessein, je paraîtrais n’avoir connu qu’un amour passager. Caunus penserait que j’ai cherché à l’éprouver, que j’ai voulu lui tendre un piège. Il ne croirait jamais que j’ai parlé vaincue par le dieu qui m’a remplie de ses feux, qui m’en pénétré encore. Il ne verrait que le délire de mes sens. Enfin, quoi que je fasse, il ne m’est plus possible de paraître innocente. J’ai écrit, j’ai demandé, j’ai hasardé de téméraires voeux. Quand je n’ajouterais plus rien, je serais toujours coupable. Ce qui me reste à faire est beaucoup pour le bonheur, et bien peu pour le crime." Elle dit ; et tel est de sa raison le désordre confus, que, même en rougissant d’avoir osé, elle veut oser encore. Insensée ! elle ne connaît plus rien qui la retienne, et elle ne craint pas de s’exposer à de nouveaux refus. Enfin, ne voyant plus de terme à cette passion funeste, Caunus s’éloigne de sa patrie ; il fuit et sa soeur et le crime, et va bâtir, sur des bords étrangers, une ville nouvelle. Alors la fille de Milet, qu’égare un affreux désespoir, déchire ses vêtements ; et, dans sa rage, frappe et meurtrit son sein. Elle laisse éclater, elle avoue en public son délire et sa honte. Bientôt elle abandonne ses Pénates, qui lui sont odieux. Elle suit les traces d’un frère fugitif. Telle qu’une Bacchante qui, le thyrse en main, célèbre les orgies, elle parcourt les vastes champs de Bubasis et les remplit des cris terribles de sa douleur. Elle erre dans la Carie, dans la Lycie, au milieu des Lélèges guerriers. Elle avait franchi les bois du Cragos ; elle était déjà loin des bords du Xante et de la ville de Lymire, et de ce mont fameux où la Chimère ardente, triple monstre, offre aux yeux effrayés des mortels, le corps d’un bouc, la tête et le sein d’un lion, et la queue d’un serpent. Enfin, lasse de ta poursuite, Byblis, tes forces sont épuisées, tu tombes sur la terre, où flottent tes cheveux ; aucun cri ne sort de ta bouche, et ton front presse un lit de feuilles desséchées. Souvent les Nymphes du pays des Lélèges ont voulu la soulever dans leurs faibles bras. Souvent elles lui conseillent d’oublier un amour malheureux. La voix de la pitié qui console n’arrive pas jusqu’à son coeur. Muette, attachée à la terre, ses ongles s’enfoncent dans le gazon qu’elle arrose de ses larmes. Touchées de son désespoir, les Nymphes changent ses veines en sources intarissables ; et soudain, comme la gomme distille de l’arbre que le fer a blessé ; comme le bitume gluant sort de la terre ; ou comme les glaçons durcis par les hivers fondent aux rayons du soleil, lorsque le printemps revient sur l’aile des Zéphyrs : ainsi Byblis, toujours pleurant, se fond, s’écoule, et se change en fontaine. Sa source est au pied d’un vieux chêne ; et dans le vallon où s’épanche son onde, elle conserve le nom qu’elle portait jadis. Livre des Métamorphoses d’Ovide : Iphis et Ianthé (IX, 666-797) La Renommée eût peut-être étonné de ce prodige les cent villes de Crète, si, dans cette île même, le destin d’Iphis eût permis d’admirer un prodige étranger. La ville de Phestus, voisine de celle de Gnosse, avait vu naître Ligdus, homme sans nom, d’une condition obscure, mais libre ; dont la fortune fut conforme à sa naissance, mais qui était irréprochable dans sa vie et dans ses actions. Sa femme allait devenir mère, lorsqu’il lui tint ce discours : "Je n’ai que deux voeux à former : l’un, que tu me donnes un fils ; l’autre, que Lucine abrège pour toi les douleurs de l’enfantement. La charge d’une fille est trop pesante ; et, dans ma misère, je ne puis la supporter. Si le sort me donne une fille ; je frémis.... ô nature ! pardonne.... je commande sa mort." Il dit, et ses larmes coulent sur son visage en donnant cet ordre barbare, et sa femme pleure en le recevant. Elle conjure son époux de ne pas détruire l’espoir de sa grossesse. Ses prières sont vaines, Ligdus inflexible persiste dans son dessein. Cependant Téléthuse touchait au terme où elle doit enfanter, lorsqu’au milieu de la nuit, et tandis que le sommeil répand sur elle ses pavots, elle voit, ou croit voir s’arrêter devant sa couche, Isis, dans tout l’éclat de la pompe qui la suit. Le croissant brille sur son front, des épis dorés le couronnent. Le sceptre des rois est dans sa main. Près d’elle sont l’aboyant Anubis, la divine Bubastis, Apis, marqué de diverses couleurs ; le dieu dont le doigt prescrit le silence, les sistres harmonieux, Osiris, que toujours en vain on cherche sur la terre, et le serpent en Égypte adoré, ailleurs étranger, qui porte un venin assoupissant. Téléthuse croit veiller, voir, et entendre. Isis lui parle ainsi : "Ô toi qui me fus toujours chère, cesse de t’affliger. N’exécute point l’ordre de ton époux ; et lorsque Lucine t’aura délivrée, quel que soit le sexe de ton enfant, ne crains pas de le conserver. Je suis une divinité secourable ; j’exauce qui me prie. Tu ne te plaindras point d’avoir honoré une déesse ingrate et sourde à tes prières". Elle dit, et disparaît avec sa suite. Téléthuse s’éveille, et dans sa joie, levant des mains pures au ciel qu’elle implore, elle demande l’effet du songe de la nuit. Le terme arrive où elle va devenir mère. Elle se délivre sans peine de son fardeau. C’est une fille qui lui doit le jour ; Téléthuse déguise son sexe ; Ligdus croit ce qu’il désire. Une nourrice est seule confidente et complice de ce pieux mensonge. Cependant Ligdus croit ses voeux accomplis ; il rend grâces aux dieux, et donne à sa fille le nom d’Iphis, que portait son aïeul. Ce nom plaît à Téléthuse ; il est commun aux deux sexes, il ne pourra tromper les mortels ; ainsi par un tendre artifice,l’épouse de Ligdus cache le sexe de son fils. Telle fut la beauté d’Iphis, qu’elle convenait à l’un et à l’autre sexe. Iphis avait atteint sa treizième année, et déjà son père lui destinait pour épouse Ianthé, aux cheveux blonds, fille de Télestès, et la plus belle des vierges de Phestus. Pareil est leur âge, pareil aussi l’éclat de leurs attraits. Ensemble élevées, elles ont reçu des mêmes maîtres les mêmes leçons. Cependant un même trait les a blessées. Leur amour est égal, mais leur espoir est différent. Ianthé, avec impatience, attend le jour où l’hymen doit l’unir à celle qu’elle croit un amant, et qui n’est qu’une amante. Iphis aime sans espérance ; vierge, elle brûle pour une vierge ; et cet obstacle irritant son amour, et retenant à peine ses larmes : "Quel succès, dit-elle, puis-je espérer en aimant ? quelle est cette passion étonnante, et bizarre, et nouvelle ? les dieux m’ont-ils été favorables en détournant l’arrêt de mon trépas ? et s’ils voulaient me conserver la vie, devaient-ils me donner des penchants que condamne la nature ? La génisse n’aime point une autre génisse ; la jument ne recherche point une autre jument : le bélier suit la brebis ; le cerf suit la biche ; et c’est ainsi que s’aiment les oiseaux. Dans toute la nature, l’amour unit des sexes différents. "Eh ! pourquoi faut-il que je vive ! La Crète ne doit-elle donc produire que des monstres ! La fille du Soleil fut éprise d’un taureau, mais il était d’un autre sexe que le sien ; et, si j’ose l’avouer, ma flamme est plus furieuse et plus désordonnée. Pasiphaé put espérer dans son égarement ; et par l’artifice de Dédale, elle ne fut point trompée dans ses infâmes amours. " Rentre en toi-même, Iphis ; rappelle ta raison ; étouffe un amour insensé, puisqu’il est sans espoir. Tu sais quel est ton sexe, et tu ne peux toi-même t’abuser. Désire ce qui t’est permis, et, femme, n’aime que ce qu’une femme doit aimer. L’amour vit et se soutient par l’espoir ; mais de quel espoir le tien peut-il être nourri ? Ce ne sont ni les soins d’un surveillant incommode, ni la vigilance d’un mari jaloux, ni la sévérité d’un père, qui s’opposent à tes voeux ; Ianthé même ne te refuse rien, et cependant tu ne peux rien obtenir. Quoi qu’il puisse arriver, quand les hommes et les dieux s’emploieraient pour ton bonheur, tu ne peux être heureuse. Hélas ! tout semblait concourir au succès de mon amour. J’ai trouvé des dieux faciles ; ils m’ont accordé tout ce qui était possible. Mais, en vain, ce que je désire est le voeu de mon père, le voeu d’Ianthé, celui de ses parents : la nature, plus forte que les hommes et les dieux, s’oppose à mon bonheur, et n’est qu’à moi seule contraire. Le jour que j’ai dû désirer approche ; les flambeaux de l’hymen vont s’allumer. Ianthé doit être et ne peut être à moi. Nous sommes l’un et l’autre condamnées aux tourments de Tantale. Ô Junon, ô Hyménée, pourquoi viendriez-vous à cette triste solennité, où chacune de nous se trouvera l’épouse, et n’aura point d’époux qui la conduise à l’autel ! " Elle dit, et se tait. Comme elle, Ianthé brûle. Hyménée, c’est toi que, dans ses voeux impatients, elle invoque, elle appelle. Mais ce qu’elle désire, Téléthase le craint ; et pour l’éloigner, elle emploie tour à tour une feinte langueur, et le vain présage d’un songe qui l’effraie. Mais enfin ces délais officieux ne peuvent plus se prolonger : il ne reste qu’un jour. Téléthuse détache le bandeau qui retient les cheveux d’Iphis et les siens ; et, prosternée avec sa fille dans le temple d’Isis : "Déesse, s’écrie-t-elle, toi que l’Égypte révère, que les champs de Maréotis, la ville d’Ammon, Pharos, et le Nil aux sept bouches, reconnaissent pour souveraine, sois-moi favorable, dissipe mes alarmes ! Ô Déesse ! c’est toi que j’ai vue dans mon humble demeure, avec tout l’appareil qui t’accompagne en ce lieu révéré. J’ai tout reconnu, ton brillant cortège, tes sistres, tes flambeaux. J’ai reçu tes ordres puissants, je les ai suivis ; et si ma fille voit le jour, c’est à toi qu’elle le doit. Fais que je n’en sois point punie. Prends pitié d’Iphis et d’une mère infortunée. J’implore ton appui, achève ton ouvrage" ! Telle fut la prière de Téléthuse, et ses larmes coulaient. Soudain elle croit voir, et ce n’est point une illusion, l’autel s’agiter, les voûtes du temple s’ébranler. Le croissant de la déesse brille d’un feu plus pur, et le sistre appendu résonne et frémit. Téléthuse espère ; mais, sans être rassurée par ce présage, elle sort du temple. Iphis, qui la suit, marche d’un pas plus ferme et plus hardi. Son teint perd son éclat ; ses traits sont plus mâles, ses cheveux plus courts. Elle sent une audace nouvelle, étrangère à son sexe ; et déjà son sexe est changé. De fille que tu étais, tu deviens homme, Iphis. Allez, portez au temple vos offrandes, et pleins de confiance, rendez grâces aux dieux. Ils retournent au temple ; ils sacrifient, et laissent cette inscription : "Iphis, jeune garçon, acquitte le voeu que jeune fille il avait fait". L’Aurore du lendemain avait ouvert les portes du jour. Junon, Vénus, et l’Hyménée, unissent les deux amants ; et, sous leurs auspices, Iphis devient l’heureux époux d’Ianthé
D’Hermès à Ovide la tradition du monde : Livre des Métamorphoses, l'hermétisme de l'analogie.
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