L'Ésotérisme et l'occultisme hermétique. Livre troisième, du Grand Arcane d’Eliphas Lévi, chapitre 9 : LE MOUVEMENT PERPÉTUEL. Le mouvement perpétuel, c’est la loi éternelle de la vie. Partout, il se manifeste comme la respiration dans l’homme, par attraction et par répulsion. Toute action provoque une réaction, toute réaction est proportionnelle à l’action. Une action harmonieuse produit sa correspondante en harmonie. Une action discordante nécessite une réaction en apparence désordonnée mais en réalité équilibrante. Si vous opposez la violence à la violence, vous perpétuez la violence ; mais si à la violence vous opposez la force de la douceur, vous faites triompher la douceur et vous brisez la violence. Il y a des vérités qui paraissent opposées les unes aux autres parce que le mouvement perpétuel les fait triompher tour à tour. Le jour existe et la nuit existe aussi ; ils existent simultanément, mais pas sur le même hémisphère. Il y a de l’ombre dans le jour, il y a des lueurs dans la nuit, et l’ombre, dans le jour, rend le jour plus éclatant, comme les lueurs dans la nuit font paraître la nuit plus noire. Le jour visible et la nuit visible n’existent ainsi que pour nos yeux. La lumière éternelle est invisible aux yeux mortels et elle remplit l’immensité. Le jour des âmes, c’est la vérité, et la nuit pour elles, c’est le mensonge. Toute vérité suppose et nécessite un mensonge à cause de la limite des formes, et tout mensonge suppose et nécessite une vérité dans les rectifications du fini par l’infini. Tout mensonge contient une certaine vérité qui est la précision de la forme, et toute vérité pour nous est enveloppée d’un certain mensonge qui est le fini de son apparence. Ainsi est-il vrai ou seulement probable qu’il existe un immense individu ou trois individus qui n’en font qu’un, lequel est invisible et récompense ceux qui le servent en se laissant voir par eux, est présent partout même en enfer ou il torture les damnés en les privant de sa présence, veut le salut de tous et ne donne sa grâce efficace qu’à un très petit nombre, impose à tous une loi terrible en permettant tout ce qui peut en rendre la promulgation douteuse, existe-t-il un pareil Dieu ? Non, non et certainement non, l’existence de Dieu affirmée sous cette forme est une vérité déguisée et toute enveloppée de mensonges. Doit-on reconnaître que tout a été et sera, que la substance éternelle se suffit à elle-même étant déterminée à la forme par le mouvement perpétuel, qu’ainsi tout est force et matière, que l’âme n’existe pas, la pensée n’étant que le travail du cerveau et Dieu ne saurait être autre chose que la fatalité de l’être ? Non certainement, car cette négation absolue de l’intelligence répugnerait même à l’instinct des bêtes. Il est évident que l’affirmation contraire nécessite la croyance en Dieu. Ce Dieu s’estil manifesté en dehors de la nature et personnellement aux hommes leur imposa des idées contraires à la nature ou à la raison ? Non certainement, car le fait de cette révélation, si elle existait, serait évidente pour tous : et de plus quand même le fait d’une manifestation extérieure venant d’un être inconnu serait d’une incontestable réalité, si cet être s’est montré en opposition avec la raison et la nature qui viennent de Dieu, il ne saurait être Dieu. Moïse, Mahomet, le Pape et le Grand Lama disent que Dieu a parlé et qu’il a dit à chacun d’eux que les autres étaient des menteurs. - Mais alors ils sont tous des menteurs ? Non, ils se trompent quand ils se divisent et disent vrai quand ils s’accordent. Mais Dieu leur a-t-il ou ne leur a-t-il pas parlé ? Dieu n’a ni bouche ni langue pour parler à la manière des hommes. S’il parle, c’est dans les consciences et nous pouvons tous entendre sa voix. C’est lui qui approuve dans nos coeurs la parole de Jésus, celle de Moïse quand elle est sage et celle de Mahomet quand elle est belle. Dieu n’est pas loin de chacun de nous, dit St Paul, car c’est en lui que nous vivons, que nous nous mouvons et que nous sommes. Heureux les coeurs purs, dit le Christ, car ils verront Dieu. Or voir Dieu qui est invisible, c’est le sentir dans sa conscience, c’est l’écouter parler dans son coeur. Le Dieu d’Hermès, celui de Pythagore, d’Orphée, celui de Socrate, celui de Moïse et de Jésus Christ ne font qu’un seul et même Dieu et il leur a parlé à tous. Cléanthe le lycon était inspiré comme David et la légende de Chrisna est aussi belle que, l’évangile de saint Mathieu. Il y a d’admirables pages dans le Koran ; mais il y en a de stupides et de hideuses dans la théologie de tous les cultes. Le Dieu de la Kabbale, celui de, Moïse et de Job, le Dieu de Jésus Christ, d’Origène et de Synésius ne peut pas être celui des autodafés. Les mystères du Christianisme tels que les entendent St Jean l’Evangéliste et les savants pères de l’Eglise sont sublimes ; mais les mêmes mystères expliqués ou plutôt rendus inexplicables par les Garassus, les Escobar et les Veuillot sont ridicules et immondes. Le culte catholique est splendide ou pitoyable selon les prêtres et les temples. Ainsi l’on peut dire avec égale vérité que le dogme est vrai et qu’il est faux, que Dieu a parlé et qu’il n’a point parlé, que l’Eglise est infaillible et qu’elle se trompe tous les jours, qu’elle détruit l’esclavage et conspire contre la liberté, qu’elle élève l’homme et qu’elle l’abrutit. On peut trouver d’admirables croyants parmi ceux qu’elle appelle athées et des athées parmi ceux qui se donnent à elle pour des croyants. Comment sortir de ses contraditions flagrantes ? En nous rappelant qu’il y a de l’ombre dans le jour et des lueurs dans la nuit, en ne négligeant pas de recueillir le bien qui souvent se trouve dans le mal et en nous gardant du mal qui peut se mêler avec le bien. Le pape Pie IX a donné sous le nom de Syllabus une série de propositions qu’il condamne et dont la plupart semblent être incontestablement vraies au point de vue de la science et de la raison. Chacune de ces propositions cependant renferme et cache un sens faux qui est légitimement condamné. Devons-nous pour cela renoncer au sens vrai et naturel qu’elles présentent au premier abord ? Quand l’autorité joue à cache-cache la cherchera qui voudra, quant à nous il nous suffit de la reconnaître quand elle se montre. L’intelligent évêque d’Orléans, le belliqueux seigneur Dupanloup, a prouvé en opposant le Pape à lui-même que le Syllabus ne signifie pas et ne saurait signifier ce qu’il semble dire. Si c’est un logogryphe, passons, nous qui ne sommes pas initiés aux profondeurs de la cour de Rome. Combien de grandes vérités sont cachées sous des formules dogmatiques obscures en apparence jusqu’au ridicule le plus complet ? En veut-on des exemples ? Si l’on racontait à un philosophe chinois que les Européens adorent comme étant le Dieu suprême des univers un Juif mort du dernier supplice et qu’ils pensent ressusciter tous les jours ce Juif qu’ils mangent en chair et en os sous la figure d’un petit pain, le disciple de Confucius n’aurait-il pas quelque peine à croire capables de ces énormités des peuples qui à ses yeux, il est vrai, sont des barbares mais enfin ne sont pas tout-à-fait des sauvages ; et si l’on ajoutait que ce Juif est né par l’incubation d’un esprit dont la forme est celle d’un pigeon et qui est le même Dieu que le Juif, d’une femme qui était avant et pendant l’accouchement restée matériellement et physiquement vierge, croyez-vous que son étonnement et son mépris n’irait pas jusqu’au dégoût ? Mais si le retenant par la manche, on lui criait dans l’oreille que le Juif Dieu est venu au monde pour mourir dans les tourments afin d’apaiser son père le Dieu des Juifs qui trouvait que ce n’était pas assez juif et qui à l’occasion de la mort de son fils a aboli le Judaïsme que lui-même avait juré devoir être éternel, n’entrerait-il pas dans une véritable colère ? Tout dogme pour être vrai doit cacher sous une formule énigmatique un sens éminemment raisonnable. Il doit avoir deux faces comme la tête divine du Zohar, une de lumière et une d’ombre. Si le dogme chrétien, expliqué dans son esprit, n’était pas acceptable pour un Israélite pieux et éclairé, il faudrait dire que ce dogme est faux et la raison en est simple, c’est qu’à l’époque où le Christianisme s’est produit dans le monde, le Judaïsme était la vraie religion et que Dieu, même, rejetait, devait rejeter et doit rejeter toujours, ce que cette religion n’admettait pas. Il est donc impossible que nous puissions adorer un homme ou une chose quelconque. Nous devons être attachés, avant tout, au Théisme pur et au spiritualisme de Moïse. Notre communication des idiomes n’est pas une confusion de nature ; nous adorons Dieu en Jésus-Christ, et non Jésus-Christ à la place de Dieu. Nous croyons que Dieu se révèle dans l’humanité même, qu’il est en nous tous avec l’esprit du Sauveur, et cela, certes, n’a rien d’absurde. Nous croyons que l’esprit du Sauveur, c’est l’esprit de charité, l’esprit de piété, l’esprit d’intelligence, l’esprit de science et de bon conseil, et, dans tout cela, je ne vois rien qui ressemble au fanatisme aveugle. Nos dogmes de l’Incarnation, de la Trinité, de Rédemption, sont aussi anciens que le monde et ressortent même de cette doctrine cachée que le mosaïsme réservait pour ses docteurs et ses prêtres. L’arbre des Sephiroth est une exposition admirable du mystère de la Trinité. La déchéance du grand Adam, cette conception gigantesque de toute l’humanité déchue, demande un réparateur non moins immense que devra être le Messie mais qui se manifestera avec la douceur du petit enfant se jouant avec les lions et appelant à lui les petits de la colombe. Le Christianisme bien compris, c’est le plus parfait Judaïsme moins la circoncision et les servitudes rabbiniques, plus la foi, l’espérance et la charité dans une admirable communion. Il est aujourd’hui bien avéré pour les gens instruits que les sages égyptiens n’adoraient ni les chiens, ni les chats, ni les légumes. Le dogme secret des initiés était précisément celui de Moïse comme celui d’Orphée. Un seul Dieu universel, immuable comme la loi, fécond comme la vie, révélé dans toute la nature, pensant dans toutes les intelligences, aimant dans tous les coeurs, cause et principe de l’être et des êtres sans se confondre avec eux, invisible, inconcevable, mais existant certainement puisque rien ne saurait exister sans lui. Ne pouvant pas le voir, les hommes l’ont rêvé et la diversité des dieux n’est autre chose que la diversité de leurs rêves. Si tu ne rêves pas comme moi, tu seras éternellement réprouvé se disent les uns aux autres les prêtres des différents cultes. Ne raisonnons pas comme eux ; attendons l’heure du réveil. Sous un titre que Michelet a déjà lancé dans la publicité, on pourrait faire un fort beau livre. Ce serait une concordance de la Bible, des Pourânas, des Védas, des livres d’Hermès, des hymnes d’Homère, des maximes de Confucius, du Coran, de Mahomet et même des Eddas, des Scandinaves. Cette compilation, dont le résultat serait certainement catholique, pourrait s’appeler légitimement la Bible de l’Humanité ; au lieu de faire ce travail, ce vieillard, trop galant et trop fleuri, l’a seulement indiqué et en a légèrement ébauché la préface. La religion, dans son essence, na jamais changé, mais chaque âge, comme chaque nation, a ses préjugés et ses erreurs. Pendant les premiers siècles du Christianisme, on croyait que le monde allait finir et l’on dédaignait tout ce qui embellit la vie. Les sciences, les arts, le patriotisme, l’amour de la famille, tout, tombait dans l’oubli devant les rêves du ciel. Les uns couraient au martyre, les autres au désert, et l’empire tombait en ruines. Puis vint la folie des disputes théologiques et les chrétiens s’entr’égorgeaient pour des mots qu’ils n’entendaient pas. Au Moyen-Age, la simplicité des Evangiles fit place aux arguties de l’école et les superstitions pullulèrent. A la Renaissance, le matérialisme reparut, le grand principe de l’unité fut méconnu et le Protestantisme sema, dans le monde, des Eglises de fantaisie. Les Catholiques furent sans miséricorde et les Protestants furent implacables. Puis vint le sombre Jansénisme avec ses dogmes affreux, le Dieu qui sauve et damne par caprice, le culte de la tristesse et de la mort. La Révolution imposa ensuite la liberté par la terreur, l’égalité à coups de hache et la fraternité dans le sang. Il s’ensuivit une réaction lâche et perfide. Les intérêts menacés prirent le masque de la religion et le coffrefort fit alliance avec la croix. C’est encore là que nous en sommes. Les anges gardiens du Sanctuaire sont remplacés par des zouaves et le royaume de Dieu, qui souffre violence dans le ciel, résiste à la violence sur la terre, non plus avec le détachement et les prières, mais avec de l’argent et des baïonnettes. Juifs et Protestants grossissent le denier de saint Pierre. La religion n’est plus une chose de foi, c’est une affaire de parti. Il est évident que le Christianisme n’a pas encore été compris et qu’il réclame enfin sa place ; c’est pour cela que tout tombe et que tout tombera tant qu’il ne sera pas établi dans toute sa verité et dans toute sa puissance pour fixer l’équilibre du monde. Les agitations que nous traversons n’ont donc rien qui trouble, elles sont le résultat du mouvement perpétuel qui renverse tout ce que les hommes veulent opposer aux lois de son éternelle balance. Les lois qui gouvernent le monde régissent aussi les destinées de tous les individus humains : l’homme est né pour le repos, mais non pas pour l’oisiveté. Le repos pour lui, c’est la conscience du son propre équilibre, mais il ne peut renoncer an mouvement perpétuel puisque le mouvement c’est la vie. Il faut le subir ou le diriger. Lorsqu’on le subit, il vous brise; lorsqu’on le dirige, il vous régénère. Il doit y avoir balance et non pas antagonisme entre l’esprit et le corps. Les soifs insatiables de l’âme sont aussi funestes que les appétits déréglés de la chair. La concupiscence, loin de se calmer, s’irrite par les privations insensées. Les souffrances du corps rendent l’âme triste et impuissante et elle n’est véritablement reine que quand les organes, ses sujets, sont parfaitement libres et apaisés. Il y a balance et non pas antagonisme entre la grâce et la nature, puisque la grâce est la direction que Dieu donne luimême à la nature. C’est par la grâce du Très-Haut que les printemps fleurissent, que les étés portent des épis, et les automnes des raisins. Pourquoi donc dédaignerionsnous les fleurs qui charment nos sens, le pain qui nous soutient, et le vin qui nous fortifie ? Le Christ nous apprend à demander à Dieu le pain de chaque jour. Demandons lui aussi les roses de chaque printemps et les ombrages de chaque été. Demandons lui, pour chaque coeur au moins, une vraie amitié, et pour chaque existence un honnête et sincère amour. Il y a balance et il ne doit jamais y avoir antagonisme entre l’homme et la femme. La loi d’union, entre eux, c’est le dévouement mutuel. La femme doit captiver l’homme par l’attrait, et l’homme émanciper la femme par l’intelligence. C’est là l’équilibre intelligent en dehors duquel on tombe dans l’égoïsme fatal. A l’anéantissement de la femme par l’homme correspond l’avilissement de l’homme par la femme. Vous faites de la femme une chose qu’on achète, elle se surfait et elle vous ruine. Vous en faites une créature de chair et de fange, elle vous corrompt et elle vous salit. Il y a balance et il ne saurait y avoir antagonisme réel entre l’ordre et la liberté, entre l’obéissance et la dignité humaine. Personne n’a droit au pouvoir despotique et arbitraire. Non, personne, pas même Dieu. Personne n’est le maître absolu de personne. Le berger même n’est pas maître ainsi de son chien. La loi du monde intelligent, c’est la tutelle ; ceux qui doivent obéir n’obéissent que pour leur bien ; on dirige leur volonté mais on ne la subjugue pas ; on peut engager sa volonté mais on ne l’aliène jamais. Etre roi, c’est se dévouer pour protéger les droits du roi contre ceux du peuple, et plus le roi est puissant plus le peuple est véritablement libre. Car la liberté sans discipline et sans protection est la pire des servitudes. Elle devient alors l’anarchie qui est la tyrannie de tous dans le conflit des factions. La vraie liberté sociale, c’est l’absolutisme de la justice. La vie de l’homme est alternée ; tour à tour, il veille et il dort, plongé par le sommeil dans la vie collective et universelle ; il rêve son existence personnelle sans avoir conscience du temps et de l’espace. Rendu à la vie individuelle et responsable, à l’état de veille, il rêve son existence collective et éternelle. Le rêve, c’est la lueur dans la nuit. La foi aux mystères religieux, c’est l’ombre qui apparaît au fond du jour. L’éternité de l’homme est probablement alternée comme sa vie et doit se composer de veilles et de sommeils. Il rêve quand il croit vivre dans l’empire de la mort ; il veille lorsqu’il continue soit immortalité et se ressouvient de ses rêves. Dieu, dit la Genèse, envoya le sommeil sur Adam et pendant qu’il dormait, il tira de lui la Chavah afin de lui donner une auxiliaire semblable à lui - et Adam s’écria : Ceci est la chair de ma chair et les os de mes os. N’oublions pas que dans le chapitre précédent, l’auteur du livre sacré déclare qu’Adam avait été créé mâle et femelle, ce qui exprime assez clairement qu’Adam n’est pas un individu isolé mais est pris pour l’humanité toute entière. Qu’est-ce donc que cette Chavah ou Héva qui sort de lui pendant son sommeil pour lui servir d’auxiliaire et qui doit plus tard le vouer à la mort ? N’est-ce pas la même chose que la Maya des Indiens, le récipient corporel, la forme terrestre qui est l’auxiliaire et comme la forme de l’esprit mais qui se sépare de lui, dont il s’éveille ce que nous appelons la mort ? Quand l’esprit s’endort après un jour de la vie universelle, il produit de lui-même sa Chavah ; il pousse autour de lui sa chrysalide et ses existences dans le temps ne sont pour lui que des rêves qui le reposent des travaux de son éternité. Il monte ainsi l’échelle des mondes pendant son sommeil seulement, jouissant pendant son éternité de tout ce qu’il acquiert de connaissances et de force nouvelle dans ces accouplements avec la Maya dont il doit se servir sans en devenir jamais l’esclave. Car la Maya triomphante jetterait sur son âme un voile que le réveil ne déchirerait plus, et pour avoir caressé le cauchemar, il serait exposé à se réveiller fou, ce qui est le véritable mystère de la vie éternelle. Quels êtres sont plus à plaindre que les fous et cependant pour la plupart ils ne sentent pas leur épouvantable malheur. Swedenborg a osé dire une chose qui, pour être dangereuse, ne nous en semble pas moins touchante. Il dit que les réprouvés prennent les horreurs de l’enfer pour des beautés, ses ténèbres pour des lumières et ses tourments pour des plaisirs. Ils sont comme ces suppliciés d’Orient qu’on enivre avec des narcotiques avant de les livrer aux bourreaux. Dieu ne peut empêcher la peine d’atteindre les violateurs de sa loi, mais il trouve que c’est assez de la mort éternelle, et ne veut pas y joindre la douleur. Ne pouvant détourner le fouet des furies, il rend insensible les malheureux qu’elles vont frapper. Nous ne saurions admettre cette idée de Swedenborg, parce que nous ne croyons qu’à la vie éternelle. Ces damnés idiots et hallucinés, se délectant dans les ombres infectes, et cueillant des champignons vénéneux qu’ils prennent pour des fleurs, nous semblent inutilement punis puisqu’ils n’ont pas conscience de leur châtiment. Cet enfer qui serait un hôpital de gâteux, est moins beau que celui du Dante, gouffre circulaire qui devient plus étroit à mesure qu’on y descend et qui finit, derrière les trois têtes du serpent symbolique, par un sentier étroit où il suffit de se retourner pour remonter vers la lumière. La vie éternelle, c’est le mouvement perpétuel et, pour nous, l’éternité ne peut être que l’infinité du temps. Supposez que toute la félicité du ciel consiste à dire Alleluia, avec une palme dans la main et une couronne sur la tête, et, qu’après cinq cents millions d’alléluia ce sera toujours à recommencer (effrayant bonheur), mais, enfin, à chaque alleluia, on pourra assigner un nombre ; il y en aura un en avant, il y en aura un autre après ; il y aura succession, il y aura durée, ce sera le temps enfin, ce sera le temps, puisque cela commencera. L’Eternité n’a ni commencement, ni fin. Une chose est certaine, c’est que nous ne savons absolument rien des mystères de l’autre vie ; mais il est certain, aussi, qu’aucun de nous ne se souvient d’avoir commencé, et que l’idée de ne plus être révolte, également en nous, le sentiment et la raison. Jésus-Christ dit que les justes iront dans le ciel, et il appelle le ciel la maison de son père ; il assure que dans cette maison il y a d’innombrables demeures, ces demeures sont évidemment les étoiles. L’idée, ou, si l’on veut, l’hypothèse des existences renouvelées dans les astres, ne s’éloigne donc pas de la doctrine de Jésus-Christ. La vie des rêves est essentiellement distincte de la vie réelle, elle a ses paysages, ses amis et ses souvenirs, on y possède des facultés qui appartiennent sans doute à d’autres formes et à d’autres mondes. On y revoit des êtres aimés qu’on a jamais connus sur cette terre ; on y retrouve vivants ceux qui sont morts, on se soutient en l’air, on marche sur l’eau comme cela peut arriver dans les milieux où la pesanteur des corps est moins grande, on y parle des langues inconnues et l’on y rencontre des êtres bizarrement organisés ; tout y est plein de réminiscences qui ne se rapportent pas à ce monde, ne serait-ce point des souvenirs vagues de nos existences précédentes ? Est-ce le cerveau seul qui produit les songes ? Mais, s’il les produit, qui donc les invente ? Souvent, ils nous épouvantent et nous fatiguent. Quel est le Callot ou le Goya qui compose les cauchemars ? Souvent il nous semble que nous commettons des crimes, en rêve, et nous sommes heureux de n’avoir rien à nous reprocher quand vient l’heure du réveil. En serait-il de même pour nos existences voilées, pour nos sommeils sous une couverture de chair ? Néron, s’éveillant en sursaut, a-t-il pu s’écrier : Dieu soit loué ! Je n’ai pas fait assassiner ma mère ? Et l’aurat-il retrouvée vivante et souriante auprès de lui, prête à lui raconter, à son tour, ses crimes imaginaires et ses mauvais rêves. La vie présente paraît souvent un rêve monstrueux et n’est guère plus raisonnable que les visions du sommeil ; souvent, on y voit ce qui ne devrait pas être, et ce qui devrait être, ne s’y fait pas. Il nous semble parfois que la nature extravague et que la raison se débat sous un Ephiaste effrayant. Les choses qui se passent en cette vie d’illusions et de vaines espérances, sont, certes, aussi insensées en comparaison de la vie éternelle que les visions du sommeil peuvent l’être, comparées aux réalités de cette vie. Nous ne nous reprochons pas au réveil les péchés commis en rêve, et, si ce sont des crimes, la société ne nous en demande pas compte, à moins, qu’en état de somnambulisme, nous ne les ayons réalisés, comme si, par exemple, un somnambule, rêvant qu’il tue sa femme, lui portait, en effet, un coup mortel. C’est ainsi que nos erreurs de la terre peuvent avoir leur retentissement dans le ciel par suite d’une exaltation spéciale qui fait vivre l’homme dans l’éternité avant qu’il ait quitté la terre. Il est des actes de la vie présente qui peuvent troubler les régions de la sérénité éternelle. Il est des péchés qui, comme l’on dit vulgairement, font pleurer les anges. Ce sont les injustices des saints, ce sont les calomnies qu’ils font remonter jusqu’à l’Etre suprême, lorsqu’ils le présentent comme le despote capricieux des esprits, et comme le tourmenteur infini des âmes. Quand saint Dominique et saint Pie V envoyaient des Chrétiens dissidents au supplice, ces Chrétiens, devenus martyrs et rentrant, par le droit du sang versé, dans la grande catholicité du ciel, étaient accueillis, sans doute, dans les rangs des esprits bienheureux avec des cris d’étonnement et de pitié, et les terribles somnambules de l’Inquisition n’auraient pas été excusés, en alléguant, devant le Juge suprême, les divagations de leur sommeil. Fausser la conscience humaine, éteindre l’esprit et calomnier la raison, persécuter les sages, s’opposer aux progrès de la science, ce sont là les vrais péchés mortels, les péchés contre le Saint Esprit, ceux qui ne peuvent être pardonnés ni dans ce monde, ni dans l’autre.
Temple d'Hermès Trismégiste, Salle de l'occultisme. Le Grand Arcane d'Éliphas Lévi.
La raison du lecteur ne pourra jamais prendre en défaut l'intelligence et l'érudition de ce très grand initié
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